Changements récents - Rechercher:

En Français

Traduction

Pmwiki.org

En Anglais

Menu de la version anglaise

PmWiki

pmwiki.org

Sandbox

	La salle de classe est un petit amphithéâtre moderne qui sent l’acrylique. Des bancs surplombent une estrade de bois usé 

depuis laquelle un professeur âgé prodigue de précieux conseils sur les proportions et les lignes fondamentales. Les élèves, pratiquement autant de garçons que de filles (vingt deux ans en moyenne), pointent leurs regards aiguisés sur elle. Silencieux, un crayon fraîchement taillé à la main, ils ont déjà commencé à la scruter dans le détail, de cet œil curieux et impudique propre aux apprentis. Le professeur continue son laïus, conscient toutefois de n’être qu’à moitié écouté depuis l’entrée d’Aurore. Il conclut rapidement et la prie de s’installer.

	Elle s’allonge, ignorant la foule devant elle, en cherchant la position la plus confortable possible. Depuis la tribune, 

alors qu’elle bouge encore sur le divan de velours bleu, elle entend quelques murmures et chuchotements, un ou deux rires nerveux qu’elle ne sait comment interpréter. Son cœur bat fort mais elle parvient à cacher sa relative nervosité derrière le vernis de l’habitude. Elle se dévêt calmement, au contraire des premières fois où, pour prouver son aisance, elle avait retiré ses vêtements précipitamment. Elle ne cache plus son sexe comment elle le faisait autrefois, d’une main ou d’un genou savamment replié. Elle ne se recroqueville plus sur sa pudeur, au contraire, prend toute la place possible, dévore l’espace de tout son long comme une panthère s’étire.

	D’une panthère, Aurore partage à vrai dire les traits félins plus que les courbes fauves. Son visage, jamais maquillé, est 

fin et harmonieux et ses yeux pétillent comme deux pépites, lui conférant un éternel sourire même quand, rêveuse, son esprit vaque vers des mondes impossibles. Son corps n’est en rien le prolongement de ce visage sophistiqué. Incohérent et disgracieux, il ne semble pas lui appartenir, bien qu’elle s’en accommode. Des hanches mal dessinées, de petits seins ronds et fiers, des poignets et des chevilles fragiles, des cuisses et un ventre charnus. Soixante paires d’yeux sur ce corps nu et seul le bruit des mines grasses sur le papier, ce chuintement, multiplié par quarante, cinquante, soixante, qui devient pareil à celui des cigales de son enfance, dans le sud, l’été.

	Après quelques instants, le temps que le calme et la concentration prennent la mesure de ce corps-objet, s’installe un 

dialogue silencieux entre la poseuse et la classe. Elle peut alors sentir distinctement le regard des filles de son âge. Un regard emprunt de dédain, un regard tout en jalousie et en moqueries. Elles jugent, jugent la taille de ses bras, de ses fesses, de ses mollets, jugent et condamnent. Ce qui se déroule là tient probablement de l’empathie : en voyant Aurore au milieu de cette scène exposée à la lumière froide des néons, une lumière blafarde, elles partagent toutes ce sentiment d’insécurité qui les renvoie à leur propre nudité et à leur propre malaise. L’intime s’expose mal. Cette lumière d’hôpital et l’assistance attentive et concentrée devant cette chair étalée sont autant de promesses : celles d’assister à la dissection d’un corps comme le font les classes de quatrième d’un cafard ou d’une grenouille. Aurore est un cobaye, son corps un champ d’expérimentation.

	Les premières minutes, disons les dix premières étaient consacrées à la rêverie ou la méditation. Elle se concentre sur un 

point et laisse son esprit vagabonder pour ne pas affronter la réalité inconfortable de sa situation. Elle s’imagine ailleurs, dehors, sous la pluie. Sous un terrible orage.

	Elle se demande ce qui lui conviendrait. A l'évidence, ce travail ne lui plaît pas. Mais que faire d'autre ? Comment payer 

le loyer à la fin du mois ? Une fois, elle a vu un laveur de carreaux qui exécutait son métier avec brio : il dansait, les gens faisaient cercle autour de lui pour le regarder faire. C'était magnifique. Une autre fois, elle a vu un agent de mairie faire traverser les enfants : ils rigolaient tous à son approche. Il avait un mot gentil pour chacun. Elle aussi, elle avait envie d'un métier qui lui convienne, dans lequel elle se sente bien.


. Page originale sur PmWikiFr.Sandbox - Référencé par
Dernières modifications:
PmWikiFr.Sandbox: 11 mai 2008 à 00h32

Éditer - Historique - Imprimer - Changements récents - Rechercher
Page mise à jour le 11 mai 2008 à 00h32